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MNOPerigord TOUR 2016

Un concert lors du French Quarter Festival 2013 ; ce jour là, le saxophoniste Donald Harisson Jr, déroulait son savoir faire, son florilège d’influences liant l’ensemble en une palette musicale large et gouteuse. Un « nouveau swing » de jazz joyeux soutenu par une rythmique d’une vingtaine d’années de moyenne d’âge. On semblait se diriger vers un fin de prestation à l’image de ce show virtuose et débonnaire quand un évènement extérieur, à priori impromptu, allait brusquement changer la donne. Surgissant du public, un petit homme apostrophait le leader. Les attitudes et la gestuelle semblaient répondre à des rites intemporels. L’échange de regards traduisait à la fois le défi et la reconnaissance. La posture commune en miroir pour traduire l’appartenance sinon à la même tribu, du moins au même camp. En un claquement de doigts, le saxophoniste de jazz moderne retrouvait ses attributs de chef des Guardians of Flame, tribu prestigieuse d’indiens de Mardi Gras de la Nouvelle Orléans. Une mélopée répétitive semblait entourer l’assistance comme une volute de calumet. Un concert dès lors transporté vers un ailleurs improbable fait de pow wow indiens , de percussions africaines et de groove obsédant, où les plumes et les perles des costumes n’etaient en rien factices.

Pas de joliesse superficielle dans les danses et les chants de ces descendants d’esclaves marrons échappés des plantations du 19e siècle, fraternisant avec les tribus d’indiens natifs dans lesquelles ils sont recueillis. Une influence majeure, oubliée pour ne pas dire ignorée dans la création du son de la musique américain qui se matérialise en direct sous nos yeux…

Ena ! Ena !
Ekout, Ekout an deye
Chaque amour nous wanané
Chaque amour fi na né.

Le grand chef MONK BOUDREAUX, qui sera en Dordogne cet été, est de ce monde et de cet idiome. Créateur et leader depuis prés de 50 ans de cette musique obsédante, aussi secrète que prégnante, aussi peu accessible que palpable à chaque coin de rue de New Orleans, sa présence lors du MNOP Tour 2016 est un gage voulu et revendiqué de l’idée d’un festival qui se propose depuis sa création en 2001 d’embrasser tout ce que la Nouvelle Orléans et la Louisiane compte d’influences sur la musique moderne.

Plus souvent qu’à son tour Monk, chef de la tribu des Golden Eagles, membre de facto de l’autre tribu prestigieuse des Wild Magnolias, aura lancé l’imprécation. « I m going to set your flag on fiyo »…Le drapeau de la tribu adverse au feu… coutume ambivalente où l’adversaire épouse les codes d’une reconnaissance interne étrangère à toute envie d’extériorisation. La symbolique des cercles des danses africaines de Congo Square, place de naissance historique du jazz à la Nouvelle-Orléans, trouve ici prolongement naturel. Ena ! Ena ! ekout, ekout on deye, chaque amour fi nous Wa Nané, Chaque amour fi nané ; Les vieux chants tribaux créolisés en filiation directe avec la Bamboula et la Colinda, en prolongement du Ayeko ganhéen et du Yakimo Haîtien. Chaque amour, Yakimo, le Chockomo initial de Sugar Boy qui devient Jockomo par mauvaise calligraphie dicographique. Le voyage du mot se fait comme la musique qu’il véhicule, en souterrain, sans réelle volonté d’exposition au-delà du cercle : Do You Know Jockomo ? la question/chanson de 1958 d’Huey Piano Smith avec ces variantes d’Hi de Ho de Cab Calloway mérite assurément d’être posée…

Quand en 1970, l’étudiant Quint Davis, futur créateur du New Orleans Jazz and Heritage Festival, décide d’enregistrer un 45 tours de la tribu des Wild Magnolias rien ou presque n’a filtré de cet univers depuis son émergence de la fin du 19e siècle. Les rencontres sont jusque là fortuites ou presque…Enregistré en 1927 à La Nouvelle-Orléans dans un studio itinérant par l’orchestre du trompettiste Louis Dumaine, To Wa Bac a Wa porte plus les couleurs du standard de l’époque My bucket’s got a hole on it que du Hey Pockey Way que le Chef des Chefs Tootie Montana popularisera à la fin des années 70.

En 1938, dans son autobiographie sonore consignée pour la Librairie du Congrès, « l’inventeur du jazz » le pianiste chef d’orchestre Jelly Roll Morton est un des tous premiers à lever une partie du voile en parlant de son passé de Spy Boy. Par là, il évoque plus l’espion du Big Chief, avant-garde du gros de la troupe, chargé de débusquer la tribu adverse sur le trajet du Mardi Gras qu’un quelconque service secret… Plus près de nous, c’est le chef d’orchestre de Fats Domino, Dave Bartholomew, qui évoque Big Chief Tillman des Créole Wild West dans un Carnival Day « Chief to Chief » enregistré en 1950. La rencontre entre ce chant indien et l’industrie du disque continuera longtemps à se faire fortuite quand elle n’est pas à la base de malentendus aux conséquences parfois inattendues :

  • Première tribu à s’être constituée sur ce fondement de « socials clubs » qui comme le dit Dr John, vivent toute l’année pour le Mardi Gras », ces Creole Wild West du chef originel Bécate Batiste qui défilent depuis 1880 et continuent à se produire régulièrement n’ont pour l’heure jamais enregistré le moindre sillon…
  • Les 4 faces des années 50 de l’ancien guitariste-banjoïste de Louis Armstrong et Cab Calloway, Danny Barker, parues initialement sur le label King Zulu Records se retrouvent sans réelle mention à la fin de la réédition CD d’un autre artiste. Le morceau phare, Tootie Mae, véritable première transcription discographique d’un chant de Mardi Gras Indians sera même repris en 2010 par Tom Waits et l’orchestre du Preservation Hall et donnera lieu à une réédit.
  • En 1965, le groupe vocal des Dixie Cups se retrouvent à improviser entre deux prises dans un studio new yorkais. S’accompagnant de quelques percussions, elles improvisent sur le vieux Jockomo. Les producteurs de la session, Leiber et Stoller, laissent tourner les bandes. Iko, iko sort dans les bacs presque par hasard, C’est un hit mondial aux multiples covers qui popularise le son indien en dehors de NOLA…. sans y faire directement référence.
  • Hasard indéniable pour Sam Charters quand, se promenant dans les rues de New-Orleans dans les années 50, il enregistre au détour d’une rue, un indien de Mardi Gras pour deux prises qui constituent les seuls réels enregistrements indians d’avant le 45 tours des Wild Magnolias de 1970 cité plus haut.

L’atterrissage fortuit de cet EP dans lequel MONK BOUDREAUX donne la réplique indienne à Bo Dollis sur le bureau parisien de Philippe Rault, alors directeur artistique de Barclay, va changer partiellement la donne. L’accord du président du label français, Eddie Barclay est une formalité : Phillipe Rault atterrit rapidement en Louisiane en 1974. Le principe du groupe de funk derrière les indiens est entériné. Le pianiste Willie Tee procède aux arrangements. Le résultat est à la hauteur des ambitions. Le succès du Hit Smoke my peace pipe est suffisamment patent (74e place au Billboard) pour permettre la production d’un second disque l’année suivante. Bo Dollis, leader naturel du groupe, et MONK BOUDREAUX, chef des Golden Eagles, deviennent à partir de là les personnalités indiennes les plus en vue.

Ce qui aurait pu marquer le début d’un intérêt du public international pour une musique à la fois reflet des racines et indicateur pertinent des évolutions musicales de la cité n’a qu’une répercussion limitée sur la production discographique de la ville.

Il faudra attendre 1988 pour avoir un enregistrement d’une de ces réunions caractéristiques d’Indian Practice. Enregistré au H&R Bar du Second War, sur un lit de percussions, les Golden Eagles répondent aux incantations de leur chef MONK BOUDREAUX dans une ambiance intracommunautaire où le groove se fait incantatoire et hypnotique. Un part d’Afrique en plein cœur de Nola, un pan de Congo Square en vol suspendu au dessus du ponctuel et de l’éphémère…

À partir de 2001, MONK BOUDREAUX quitte le groupe des Wild Magnolias pour développer une carrière personnelle aussi riche en disque nominaux qu’en collaborations diverses. Les 2 cd enregistrés avec Anders Osborne, la participation au projet Voices of Wetland du chanteur guitariste Tab Benoit, les liens avec la dream team du New Orleans Social Club ou avec le versant le plus électro des Galactics du batteur Stanton Moore sont de parfaits compléments aux enregistrements personnels.

Plus que tout autre peut-être, le groupe du percussionniste Chris Jones, les 101 Runners, présent à MNOP Gamenson 2010, permet à Boudreaux d’amener l’orchestre à forte dominante rythmique là où il le veut. 4 percussionnistes au minimum avec notamment la grosse caisse de Lione Battiste Jr, la basse de Cornell Williams associée au tuba de Kirk Joseph, le sax baryton de l’omniprésent Jimmy Carpenter, le poids de la guitare de June Jamagushi et les nappes de claviers de Tom Worell créent un support rythmique auprès duquel les gros sons électroniques actuels paraissent presque faméliques. Dans ce groupe, le contraste entre le virevoltant et talentueux jeune chef Juan Pardo et un MONK quasi statuaire n’est qu’apparent. Le fond ramène au même langage, au parlé d’un territoire spirituel où les centaines d’heures nécessaire à l’élaboration d’un costume de Chef n’entrent dans aucun plan de comptabilité.

Pour MONK, la vie en général est intimement lièe à cette façon toute particulière d’installer le groove, proche parfois de celle d’un John Lee Hooker. Le projet actuel baptisé Indian Blue dans lequel l’indien de la Nouvelle Orléans côtoie deux autres fortes personnalités musicales de la ville, à savoir le chanteur harmoniciste accordéoniste Johnny Sansone et le chanteur guitariste John Fohl, découle de cette volonté de création musicale en ligne directe avec l’histoire racontée plus haut : « Le passé n’est jamais mort, il n’est même jamais le passé ». Faulkner a dit….