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Du paradis du pauvre homme à la longue ligne noire : un panorama non exhaustif des chansons de Katrina autour des musiciens passés à MNOP…

A Johnny, Spencer et Brother Tyrone

brother-tyroneColliger l’intégralité des chansons écrites en Louisiane dans l’après Katrina tiendrait de la gageure tant le traumatisme de la catastrophe a bouleversé en profondeur le paysage écologique et culturel de la région. À travers les quelques compositions décrites ci-dessous, on essaiera de mettre en perspective le traumatisme initial avec la volonté de défense et de réappropriation culturelle induite. Que nombre d’anciens ou de de futurs artistes MNOP soient présents dans cette sélection n’est évidemment pas le fruit du hasard. Un univers artistique en symbiose avec son environnement. Où quand le besoin de vivre pleinement sa musique trouve ses racines dans cette soif de survie à même de transcender les pires avanies…

Quelque temps après le désastre de Katrina, les pieds dans l’eau ou presque, l’ami Johnny Sansone (Mnop 2012-2016, MnoPalio2013), convoque les survivants. Le clavier de Joe Krown (Mnop Gamenson 2009) les guitares de Roberto Luiti (MnopTour 2017) et du cher John Fohl (MnoPalio 2013, MnopTour 2015, 2016) répondent à l’accordéon et à l’harmonica de Johnny.

Production minimaliste et ce rien de brinquebalant qui rend compte de l’impression d’attachement immédiat que l’on peut avoir pour des compositions à fleur de peau. On reviendra régulièrement s’épancher à la source de cet enregistrement qui colle aux évènements pour mieux distiller sa part d’émotion et de feeling. L’ambiance n’est évidemment pas à la joie dans de telles circonstances mais on sent poindre dès ces instants l’envie de dépassement du traumatisme initial pour mieux faire corps avec un projet de reconstruction où la composante culturelle et la référence aux racines seraient parties prégnantes. Un disque en réponse au traumatisme initial et en filigrane de l’après…

Enregistré dans la maison de Johnny, sur le bayou St John, Poor Man’s Paradise, le paradis du pauvre homme qui n’a pas d’autre choix que de rester pendant le cataclysme, prend dès lors des allures de ballade universelle et de préfiguration des avatars d’un monde post-moderne où le cynisme des puissants ne fait que souligner le délitement sociétal : « Brownie you do a good job », les paroles désormais célèbres de Georges Bush à l’égard d’un patron de la protection civile américaine, pourtant particulièrement incompétent, renforcent l’impression de complainte insidieuse du décalage.


Johnny Sansone – Poor Man’s Paradise

johnny-sansone-le-portraitUne chanson qui s’était écrite toute seule aux dires de Johnny : « Dans ce moment là, certains corner bars étaient éclairées à la seule lueur des bougies, les musiciens se réunissaient pour essayer d ‘amener un peu de baume au cœur des rescapés. Il n’ y avait ni TV, ni PC, ni DVD, pas de concert à proprement parler. Les avancées des maisons faisaient office de scènes improvisées, la musique était essentiellement acoustique rendant bien compte de cette dure période. J’aurais aimé enregistrer ces soirées pendant lesquelles il m’est arrivé d’écrire des textes, sous un sapin coupé en deux, qui ne tenait debout que par la grâce de fils téléphoniques. Dès que çà été possible nous avons enregistré dans mon living room. La session a duré une journée, le mix deux. L’idée était de sortir le disque pour le premier Jazz Fest de l’après Katrina et de l’offrir aux gens de la ville… » 

Des moments vécus à l’identique par Anders Osborne. Le chanteur guitariste, coproducteur de la session sus nommée, fera état de son propre ressenti au sujet de cette période sur le CD Coming Down. En forme tout aussi acoustique, la chanson « Oh Katrina » prend le parti de s’adresser à l’ouragan comme à une femme à qui l’on ferait des reproches sur un mode désenchanté.


Anders Osborne – Oh Katrina :

Le piano de John Gros (MnoPalio 2014, le tuba de Kirk Joseph, MnoPalio 2013) accentuent la force de l’interprétation d’Anders. Un impression à fleur de peau qu’on retrouve dans le live des Campbell Brothers enregistré au Old Point d’Algiers, à quelques encablures de ferry de New Orleans, lors d’une soirée mémorable d’avril 2007.

Anders Osborne, Kirk Joseph, l’indispensable tuba du Dirty Dozen Brass Band et les chanteuses Shannon Mc Nally et Arlee Leonard se joignent aux Campbell pour un concert de haut rang. « The storm is passing over » fait partie de ces instants de grâce où le glissando des guitares des frères transcende l’atmosphère du morceau. Avec « If You’re cheatin », on reste dans l’émotionnel à fleur de peau. Un des trésors les mieux caché de Nola, Brother Tyrone (MNOP Gamenson, 2011 MNOP 2013) y livre un récit de l’inondation dense et habité. Sa voix incantatoire trouve dans la guitare d’Everet Eglin le répondant sur le fil.


Brother Tyrone – If You aint Cheating

Sorti peu de temps après la catastrophe, le disque Our New Orleans 2005 contient son lot de pépites que l’actualité de l’instant transcende au point d’en faire des points de repères intemporels. Dans « Pray for New Orleans », le trompettiste-chanteur Charlie Miller (MNOP Gamenson 2005 et 2007) ose le solo absolu dans un ensemble minimaliste où voix et trompette ne semblent plus faire qu’un.

La reprise du « Cryng in the Streets » de George Perkins par le récent disparu Buckweat Zydeco associé pour l’occasion à Ry Cooder est tout aussi superlative, rendant à la ballade soul des années 70 un pertinent lustre d’actualité.

« Tipitina and me », le solo de piano d’Allen Toussaint qui clôt l’ensemble servira de trame au Ascencion Day enregistré dans la même période par Elvis Costello et Allen sur le beau projet commun des deux artistes : The river in reverse. Les paroles d’Elvis collent parfaitement à la chaloupe caraîbe de ce Tipitina modifié : « But I Know, They Will Return, Like they never gone away, Come Ascencion Day ». Même constat initial et même volonté de ne pas voir disparaitre ses racines chez Dr John. La suite « Sippiana Hurricane » décline toutes les étapes du drame avant de finir sur un « Sweet Home New-Orleans » d’espoir.

Message retrouvé dans le disque suivant, City That Care Forgot, où le morceau « My people need a second line » permet à Trombone Shorty et à son frère James Andrew de marquer la spécificité musicale de la ville lorsque le public défile et danse derrière la fanfare. Et pendant que John Boutté réactualise le « Louisiana 1927 » de Randy Newman avec toujours l’angoisse en filigrane d’être rayé de la carte : « They try to wash us away ».

Le Dirty Dozen Brass Band reprend point par point le disque thématique de Marvin Gaye : « What’’s Going On » pour en faire une oeuvre magistrale où le rapper Chuck D dans le titre éponyme et la chanteuse Betty Lavette sur « What’s Happening Brother » sont à la hauteur de l’ambitieux projet de la mère des Brass Band Funk de New Orleans.

Avec « A tale of God’s will », Terrence Blanchard signe peut être son chef-d’oeuvre. La suite qui occupe l’ensemble de l’enregistrement prend rapidement des allures de symphonie dans laquelle le trompettiste arrangeur de référence du cinéaste Spike Lee fait montre d’une émotion sobre et virtuose à la fois.

On ne peut quitter ce panorama musical sans parler de la longue ligne noire… Pendant de longs mois, le chanteur guitariste Spencer Bohren (MNOP Gamenson 2008, 2010, MNOP Tour 2014) a muri son projet. Parler de cette Long Black Line qui marque le niveau de l’inondation sur les murs des maisons de la ville a demandé du temps à l’artiste.


Spencer Bohren – Long Black Line

Le projet a pris corps au gré des rencontres et des pensées pour sortir d’un coup sur une route du Middle west. Spencer écrira ce texte particulièrement prenant tout en conduisant. Une ligne droite pour parler de toutes les sinuosités et de tous les affres des habitants de la ville. Il n’y a pas que les glissandos de guitare qui pleurent ici.

 

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Crédit photos : Bob Adamek, Jerry Moran, Reggie Scanlan, Skip Bolen